La complicité de la France dans le génocide rwandais - Interview de Géraud de La Pradelle (Deuxième Partie)
lundi 17 octobre 2005
Agrégé de droit, professeur émérite de l'Université Paris X Nanterre, Géraud de La Pradelle a présidé du 22 au 26 mars 2004 la « Commission d'Enquête Citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 » créée par les associations Aircrige, la Cimade, l'Observatoire des transferts d'armement et Survie (1). A l'issue des travaux de cette Commission, qui a documenté la complicité de la France avec le régime génocidaire, Géraud de La Pradelle a publié « Imprescriptible. L'Implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribunaux » (2). A l'occasion de la parution de ce livre L'Idiot du Village a réalisé en avril denier une interview avec son auteur. Nous publions aujourd'hui la deuxième partie de cette interview. ( Première Partie )
- A partir de quand savait-on qu'un génocide se préparait ?
On le savait des le début des années 1990. Le génocide de 1994 n'est que le couronnement d'une série de massacres antérieurs à allure génocidaire. En 1992 et 1993 des Tutsis et des Hutus ont été capturés, torturés et exécutés par le régime d'Habyarimana et certains l'ont été dans le camp même où se trouvaient des instructeurs français. Il y a eu aussi des quantités d'autres avertissements, émanant notamment des services officiels français, détaillant ce qui se tramait (9).
Il est intéressant de noter, d'un point de vue juridique, que le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) incrimine « l'entente en vue de commettre un génocide ». Aux Français on pourrait ainsi aisément reprocher une « complicité d'entente ». On peut donc remonter à 1992, voire à 1990, c'est-à-dire aux prémisses du génocide. Il n'y a, en fait, pas de limite dans le temps pour rechercher les éléments de la complicité française dans ce génocide.
- Que faire si les tribunaux français n'instruisent pas ?
Le TPIR basé à Arusha peut se substituer de sa propre initiative aux tribunaux français. Mais sa mission s'arrêtera en 2008.
Il est sans doute probable que même si une instruction était ouverte en France elle ne permettrait pas d'identifier les coupables en raison de la mauvaise volonté manifeste de la justice française en ce domaine.
- Pourquoi le TPIR n'a-t-il pas, jusqu'ici, poursuivi de Français ?
On ne l'aide pas et il ne peut pas faire de zèle : il faut se rappeler que la France est membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies et le TPIR dépend de l'ONU. On ne fait pas comme ça de la peine à une puissance comme la France !
- Mais pourquoi les personnes poursuivies devant le TPIR n'ont-elles pas désigné de complices français ? (10)
Il y a une explication possible : le TPIR a passé un accord avec la République Française qui accepte d'accueillir sur son sol des gens condamnés par le TPIR qui feront leur peine en France. C'est aux autorités françaises, après la disparition du TPIR en 2008 à qui il appartiendra de leur faire bénéficier ou non de la liberté conditionnelle. On comprend dès lors pourquoi les responsables du génocide n'ont pas dénoncé leurs complices français devant le TPIR.
Pour ce qui est des victimes, on a l'impression que si elles n'accusent pas beaucoup la France c'est parce que la culpabilité de la France est une telle évidence qu'il n'est pas, pour elles, nécessaire de la prouver. Pour ces victimes, qui vivent presque toutes au Rwanda, impliquer la France ne ferait en outre que compliquer les choses et ajouter un élément politique à leur situation personnelle.
- Il y a, en revanche, des rwandais poursuivis par la justice française.
Oui mais les procédures piétinent et ne concernent pas certaines personnalités de premier plan comme la veuve du président Rwandais, Agathe Habyarimana, qui vit tranquillement en France alors qu'elle a eu un rôle majeur dans la préparation du génocide.
Et les procédures piétinent tellement qu'on s'est fait condamner par la Cour Européenne des Droits de l'Homme à Strasbourg pour la lenteur de notre justice en ce domaine (11).
Il convient de remarquer que s'il y a des procédures en France c'est parce qu'il y a eu des plaintes avec constitution de parties civiles. Autrement-dit, ce n'est pas le Parquet français qui les a initiées. Au contraire, il freine des quatre fers !
Le juge Bruguière joue parfaitement son rôle pour freiner les procédures. Il défend également l'idée répandue par l'ambassade de France au moment du génocide, que c'est Paul Kagame, alors chef des rebelles du Front Patriotique Rwandais, qui aurait déclenché le génocide en tuant le Président Habyarimana. Cette thèse, qui est contredite par de nombreux éléments qui se trouvent dans notre rapport (12), ne change de toute façon rien aux responsabilités de la France dans ce génocide.
- Croyez-vous encore au devoir de mémoire ?
L'utilité essentielle de la mémoire est de mettre à l'abri du recommencement. Pour ce génocide, il n'y a pas de mémoire du tout. Demandez aux Français dans la rue s'ils ont le sentiment d'avoir participé à un génocide !
La cohabitation a été une circonstance aggravante qui a renforcé l'omerta.
Mais c'est aussi la tradition qui explique cette omerta à propos du génocide rwandais : les « opérations extérieures » de la France, personne ne les questionne. Pas plus le Parlement que les medias ou que les citoyens !
L'histoire de la France en Afrique personne ne la connaît. Je la découvre avec horreur depuis que je me suis lancé là-dedans. C'est hallucinant et effroyablement sanglant !
Et c'est pareil aujourd'hui. Pour notre intervention en Côte d'Ivoire l'Elysée n'a pas consulté le Parlement. Les avions ivoiriens que la France a détruits, cela a été fait sur ordre de l'Elysée. On est encore dans le domaine réservé !
Il est aussi tragique de constater que toutes ces opérations sanglantes entreprises par la France en Afrique se sont toutes plus au moins soldées par des catastrophes politiques et humaines. Ce ne sont que des échecs sur échecs. Et ce sont véritablement des échecs criminels !
Je crois que la justice ne peut pas faire grand-chose. Il y a un énorme travail de fond à faire pour que les mentalités changent. Aux citoyens français il revient de faire leur travail de citoyen. Etre citoyen, c'est un métier que les Français ne font pas. Ils ne sanctionnent presque jamais leurs élus.
Quant aux medias, ils répondent à des besoins et ne s'intéressent qu'à l'actualité du moment. Pour eux le génocide rwandais c'est déjà du passé lointain.
Je crois malheureusement que la mémoire est vaine. Demain cela pourrait se reproduire exactement de la même manière et avec les mêmes conséquences tragiques.
(9) Voir : L'horreur qui nous prend au visage : L'Etat français et le génocide, Laure Coret, François-Xavier Verschave, Editions Karthala, 2005, pages 20-33.
(10) Le colonel Bagosora, l'un des principaux exécutants du génocide, appelle des personnalités françaises, mais seulement comme témoins pour sa défense.
(11) Voir : décision du 8 juin 2004 de la Cour européenne des droits de l'Homme et les commentaires de la FIDH sur http://www.fidh.org/article.php3 ?id_article=1311 : « Les victimes rwandaises regroupées dans des collectifs et associations notent en effet que la plupart des plaintes ont été déposées entre 1995 et 2001 et qu'aucune d'entre elle n'a abouti à ce jour ».
(12) Voir : L'horreur qui nous prend au visage : L'Etat français et le génocide, Laure Coret, François-Xavier Verschave, Editions Karthala, 2005, page 348 et suivantes et le témoignage de Colette Braeckman.